Cyrano

Il me faut une armée entière à déconfire !
J'ai dix coeurs, j'ai vingt bras, il ne peut me suffire
De pourfendre des nains ! Il me faut des géants !

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand

mardi 26 septembre 2017

Au retour des Aventuriales 2017

L'objet du délit.
Dans le bus qui me ramène à Toulouse, la tension retombe d’un coup et je pionce du sommeil du juste pendant un bonne heure. Je bouquine un peu le temps de me réveiller -j’ai laissé les bouquins achetés aux Aventuriales dans mon sac de randonnée, dans la cale, pour ne pas entamer de nouvelle lecture alors que j’en ai déjà deux en cours, dont une pour l’université qui reprend pas plus tard que demain matin. Sur une aire d’autoroute, un message d’Estelle Faye, sur Facebook, m’annonce une ultime vente -si le lecteur ou la lectrice se reconnaît, je lui promets une dédicace et des stickers sur un prochain salon.

Quel week-end, mes enfants. C’était mon premier salon, mes premières dédicaces. L’enfant de huit ans qui avait fait serment, au salon jeunesse de Montreuil, de se trouver un jour de l’autre côté du stand, danse comme un guerrier autour de son feu de camp depuis deux jours.
Il faut dire que je n’en menais pas large, samedi matin, en arrivant sur le parking en compagnie de Natalie Bagadey et de Dorian Lake, ramassé sur le chemin du salon. Personne n’avait assez dormi -la veille, chez Luce Basseterre (big up et love sur ta tête, merci encore pour ton hospitalité et ta générosité, sept bénédictions sur toi, ta maison, ton jardin, tes poulettes, tes enfants, tes petits enfants, ton chat), on avait veillé plus tard que prévu toutes les trois, en compagnie de Yuca, l’étudiante japonaise, et de Nathalie Dau et Valérie Simon. Je sais pas si c’est un truc d’auteurs d’avoir toujours tant de choses à se dire… Pour ma part, la rumeur des conversations avait constitué un bruit de fond salutaire, car c’est tandis que leurs voix bourdonnaient à mes oreilles que j’écrivais les dernières scènes d’Il nous reste le ciel. Ne nous emballons pas, les deux tiers du troisième tome restent à rédiger, mais son écriture a désormais un arrière goût de finalité -je mens un peu, là, encore que pas totalement… On en reparlera.
Samedi matin, donc, une heure avant l’ouverture officielle du salon, j’étais en PLS sur le parking, Nathalie se marrait parce qu’en tant que ma plus grande fan autoproclamée (big up !) elle pouvait bien se le permettre, et moi je ne savais pas ce qui serait pire : que des gens viennent me voir, ou que personne ne se montre.

Vous le sentez, le PLS, ou pas du tout ?
De neuf à dix heures, je me suis baladée dans les allées en regardant les éditeurs et les auteurs s’installer -l’avantage d’être chez le libraire, et aussi d’être arrivé sous préparé, c’est que j’avais pas grand chose à faire niveau mise en place. Pendant que Stéphanie, de la librairie du Cadran Solaire, disposait vingt exemplaires d’Il nous reste le ciel et une quinzaine de Positive Way juste à côté des bouquins d’Estelle Faye, je suis allée me lamenter devant la maquette d’une ville -j’étais beaucoup plus sous-équipé que je ne l’avais anticipé. Par acquis de conscience, je suis allé disposer les stickers de Charlotte DeBoever sur mon coin de table, et j’en ai profité pour piquer des fraises Tagada dans le crâne qui accompagne Valérie Simon en dédicaces -une fois qu’on s’est dit trois fois qu’on est sous-préparé on arrête, même quand on est en PLS.

J’en profite pour poser un big up à Nanouk, le bébé berger australien de trois mois tellement fluffy que j’ai failli mourir en le caressant. Pour jouer avec un chiot on est obligé de quitter cette foutue Position Latérale de Sécurité, et puis ça donne la pêche, les boules de poils.

Estelle Faye dans toute sa splendeur.
Bon gré mal gré et en dépit de quelques couacs et drames, il a bien fallu démarrer. Je me répétais que si personne ne m’achetait rien j’en ferais pas un drame, qu’après tout passer deux jours aux côté d’Estelle Faye ça déchire. J’avais eu l’occasion de rencontrer Anna Combelle et aussi plein de gens sympas style Morgane Ranzini (big up à toi !), préposée au chiot tout fluffy en ma compagnie, et qui m’a acheté, si je ne m’abuse, mon dixième bouquin.
Oui parce que du coup à l’heure où tout le monde a commencé à partir déjeuner j’avais déjà vendu et dédicacé quatre bouquins, dont un seul à quelqu’un que je connaissais -ce qui veut dire, oui, vous avez bien lu, que trois parfaits inconnus avaient été suffisamment convaincus par mon blabla (et celui de Nathalie Bagadey, on va pas se mentir) pour acheter mon livre. À ce stade je nageais tellement en pleine hallu que j’ai déjeuné sur mon stand avec Morgane de peur de rater une vente.
Le premier jour, j’ai vendu dix Ils nous reste le ciel et deux Positive Way. Dans mon petit carnet j’avais créée un tableau pour compter les ventes, et j’ai réalisé très vite que j’aurais dû rajouter une troisième colonne intitulée « Gens envoyés par Nathalie Bagadey », y aurait eu facilement une demi douzaine de petits bâtons rien que dans celle-là -du coup double big-up ! L’auteur jeunesse refoulé en moi a rejoint la gamine de huit ans dans sa danse de victoire quand j’ai vendu le bouquin à deux enfants : Amandine, douze ans, et Louise, treize ans.
Je me permets de faire un paragraphe sur ma rencontre avec Louise parce que wesh. J’ai appris par la suite que c’était la fille du restaurateur d’En attendant Louise, restaurant local partenaire des Aventuriales dont la truffade… Okay, attendez, je ferais un paragraphe sur la truffade d’En attendant Louise plus tard, je vais commencer par vous parler de Louise. Louise, elle m’a fait halluciner parce qu’elle est passée plusieurs fois sur le stand avant de m’acheter le bouquin, et que je suis resté fermement convaincu que j’avais affaire à une adulte malgré sa petite taille et son air d’enfant jusqu’à ce qu’un doute me fasse lui demander son âge. J’ai failli tomber de ma chaise. Comme j’ai réussi à rester dessus sans trop me ridiculiser, on a parlé du marché du travail dans le domaine de l’interprétariat, menacé par le développement des intelligences artificielles. Voilà voilà.

Inutile de vous dire que j’étais sur un nuage, genre même pas sûre que c’était pas un rêve, quand on a fini par se replier sur le restaurant En attendant Louise pour le repas du soir. Je sais pas comment vous expliquer, mais en gros cette truffade ne m’a absolument pas aidé à me convaincre que j’étais pas en train de rêver. On croirait pas que des patates et du fromage puissent être aussi bons mais si en fait. On croirait pas non plus qu’on puisse venir à bout de cette poêle géante, même à sept, et là par contre on aurait raison de pas y croire parce qu’on en a laissé, un crime qui me hantera jusqu’à la fin de mes jours mais qu’y puis-je si l’espace à l’intérieur de mon estomac est aussi limité ?

Dimanche matin -moins de livres, moins de stickers, moins de sommeil...
Le dimanche, l’installation des stands étant déjà faite, on est arrivées à dix heures plutôt qu’à neuf. Pour moi ça sentait déjà la fin, je partais dans l’après-midi, les bagages étaient faites. Comme souvent le dimanche dans les salons, on a moins vendu que le samedi. Je nourrissais le secret espoir de dégommer le reste du stock d’Il nous reste le ciel pour épater la galerie, mais je n’ai réussi à en vendre que deux -et quand je dis je il faut comprendre Nathalie Bagadey et moi, pour celles et ceux qu’auraient pas suivi. À l’heure du déjeuner j’ai parié à Estelle Faye que j’étais cap de vendre son dernier exemplaire de Porcelaine en son absence. Pari gagné en genre, deux secondes. Estelle Faye a tendance à beaucoup gambader en salon, apparemment, et comme j’avais lu deux de ses romans je me suis surprise à tenir deux stands à la fois parce qu’on peut difficilement laisser les gens passer sur un bon bouquin, a fortiori quand on l’a pas écris soi-même. En fait c’est plus facile de vendre les romans des autres, en tous cas moi ça me donne moins l’impression de baratiner. Big up, Estelle !

Et me voilà dans le car du retour. Que dire ? Bilan des ventes : treize Il nous reste le ciel et deux Positive Way, sans compter tous les exemplaires du dernier Gandahar, dans lequel figure ma nouvelle La révolte du pantin (entre celles d’Estelle Faye et d’Aurélie Wellenstein, c’te classe !).
Livres achetés (et je me suis restreinte) : La Débusqueuse de mondes, de Luce Basseterre ; Les Seigneurs de Bohen, d’Estelle Faye ; La Mort du Temps, d’Aurélie Wellenstein.
Gens rencontrés : je n’ose pas faire la liste de peur d’en oublier certains.
Niveau de gratitude : infinie. Ce salon était magique, je m’attendais à vendre, genre, deux livres à des potes, j’en ai vendu quinze dont seulement trois à des gens que je connaissais avant les Aventuriales. Les stickers de ma sœur ont connu un franc succès (il y en aura d’autres, qu’on se le dise !). Deux documentalistes ont pris mes coordonnées et les références de mon livre afin de l’acheter pour leurs CDI. Une bibliothécaire est venue me saluer et prendre des stickers car elle venait de recevoir le livre dans sa médiathèque. J’ai discuté avec des enfants, des enseignants, des auteurs, des parents, tellement de gens…
Les paroles et les conseils d’Estelle Faye et de Nadia Coste m’ont apporté beaucoup de réconfort et m’ont rassuré quant à l’avenir. Comme souvent lorsque je participe à un évènement littéraire, la présence de tous ces gens et de tous ces livres m’ont boosté.

La fluffytude
Pour tout ça et pour tout le reste, je voudrais remercier toutes les organisatrices et tous les organisateurs des Aventuriales pour m’avoir invitée à vivre ce conte de fée. Je préfère ne pas vous nommer de peur d’écorcher le nom de quelqu’un ou d’en oublier un autre, mais vous vous reconnaîtrez, et vous avez toute ma gratitude. Je serai heureuse de tous vous revoir quel que soit le contexte, et je reviendrai aux Aventuriales l’an prochain, que ce soit en tant qu’auteur ou en tant que visiteur.

Love sur vos têtes à toutes et à tous <3 rendez-vous en novembre pour Fantasy en Beaujolais, où j’essaierai d’être moins sous-équipé.

Chloé Jo Bertrand

PS : J’AI CARESSÉ TROIS CHIOTS !!!!!!!
PPS : ce post est certifié sans problème d’accord.

mercredi 15 juillet 2015

Tous nos jours parfaits, où la chronique qui ne voulait pas venir

Bonjour ! Oui, je sais, j'avais promis cette chronique pour la semaine passée, mais elle n'a pas voulu sortir, que voulez-vous que je vous dise ? D'ailleurs elle n'est toujours pas motivée mais comme il va bien falloir que je la ponde, et que je pars en vacances Dimanche, j'ai décidé de distribuer les coups de pied au derche, alors me voilà.

Merci à Gallimard Jeunesse pour cet envoi inopiné et cet excellent timing (la bête est arrivée à Paris deux jours avant moi).
Tous nos jours parfaits
de Jennifer Niven
traduit de l'anglais par Vanessa Rubio-Barreau

Résumé : Violet et Theodore ont beau fréquenter le même lycée, ils ne s'étaient jamais rencontrés ni même adressés la parole avant ce jour curieux où ils se retrouvèrent par hasard en même temps assis au sommet d'une tour, à contempler l'idée de tout plaquer et de sauter. Théo étant un habitué des envies de suicide, il se charge de remettre Violet du bon côté de la rambarde, et tombe, plutôt que dans le vide, sous son charme. Violet est une fille sage, dans la norme, avec une bande de potes. Théo est le clown de service, le casse-cou qui arrive à l'école peint en rouge, ou fracasse un bureau contre un tableau noir. Ils n'ont rien en commun, sinon un mal être qui les empoisonne. Théo trimballe le sien depuis qu'il est enfant, celui de Violet s'est installé il y a quelques mois, à la mort de sa soeur jumelle.
Peut-on remettre quelqu'un sur les rails quand on est soi-même à côté de la plaque ?

Ma chronique : Comment dire ? Je savais que ce livre allait gentiment me briser le coeur façon Titanic rien qu'au résumé, mais je n'en ai pas pour autant devinée la fin... Excusez-moi, j'essaie de vous donner mon sentiment sans vous spoiler... On va reprendre du début.
Tous nos jours parfaits est un de ces pavés qu'on trimballe jusque sur la terrasse pour le lire au soleil, dans un transat. Je ne sais pas si John Green a lancé une tendance ou si ça a commencé avant lui, mais depuis quelques temps je trouve partout des histoires d'amour entre deux personnages qui ne vont pas bien (que ce soit physiquement ou psychologiquement). D'ailleurs j'en ai écrit une. Tous nos jours parfaits, c'est ce genre de livre qui te fait te retrouver bien ennuyé quand on te demande de quoi ça parle, parce qu'à part "c'est l'histoire d'une fille et d'un garçon qui veulent se suicider et qui tombent amoureux", y a pas grand chose qui te vient. Si, en plus, tu ajoutes, la bave aux lèvres/larme à l'oeil "c'est trop beaaaaaaau !" les gens te regardent d'un air bizarre. Sauf que...

Bah, c'est vrai. C'est exactement ça. Et c'est ma-gni-fique.

Les chapitres sont narrés à tour de rôle par Theodore et Violet, et oui, okay, j'ai un chouchou, c'est Theodore. C'est peut-être purement subjectif mais j'adore quand c'est lui qui narre, parce qu'il vit dans un monde complètement décalé et qu'il a une façon lyrique et imagée de dire les choses. Théo se pose sans arrêt des questions (que personne d'autre ne se pose, d'ailleurs, cherchez l'erreur), il est très indépendant parce que son père est parti et que sa mère est démissionnaire, oh et il a un super pouvoir : il peut débiter cinquante mensonges à l'heure avec tout le naturel et l'innocence du monde. On lui donnerait le bon Dieu sans confession -je me demande bien ce qu'il en ferait, le pauvre chéri. Théo est le genre de type qui fait des trucs de dingue sans arrêt parce que s'il ne le fait pas il tombe dans ce qu'il appelle le Grand Sommeil, et alors attendez, faut qu'on en parle.

Le Grand Sommeil est une notion qui revient souvent dans les parties narrées par Théo, et si je devais pointer un truc pas tout à fait positif dans ce que j'ai pensé de ce bouquin, ce serait ça, parce que c'est hyper flou. Théo n'explique jamais clairement ce que c'est, et comme il n'en parle avec personne d'autre que lui-même (et donc nous) il ne ressent jamais le besoin d'expliciter le phénomène -en même temps, s'il se racontait à lui-même un truc qui lui arrive souvent, ça serait pas crédible, je comprend le dilemme de l'auteur. Mais du coup ça laisse le lecteur sur sa faim : qu'est-ce que le Grand Sommeil ? Parce que connaissant Théo ça peut aussi bien être une image pour un truc qui ne correspond pas du tout au sommeil à proprement parler. Est-ce qu'en période de Sommeil il dort pour de bon ? Est-ce que c'est une sorte de coma ? (Improbable, sinon sa mère serait au courant, quand même.) Est-ce qu'il est narcoleptique ? Est-ce qu'il souffre de cette maladie bizarre que j'ai vue dans Docteur House où tu "zappes" des passages entiers de ta vie, style t'es en train de prendre ton petit-dej et tout d'un coup c'est le soir sauf que pour toi ça fait dix secondes ? Autant de questions auxquelles le livre n'apporte jamais de réponse claire, du coup j'avoue que ça m'a légèrement frustrée. Mais bon, l'histoire déchire, alors ce petit "plot hole" se surmonte très bien.

J'ai bien aimé les passages de Violet, même s'ils m'ont moins intéressée que Théo. En fait la grosse différence entre leurs deux situations c'est que Violet n'est pas bien pour une raison précise : la mort de sa soeur. Elle culpabilise parce qu'en plus elle était avec elle, et y a plein de trucs qu'elle n'ose pas faire parce que le fait que sa jumelle ne soit pas là lui donne en quelque sorte l'impression qu'elle n'a plus le droit de vivre. Théo, lui, n'est pas bien depuis beaucoup plus longtemps, l'élément déclencheur étant un évènement somme toute pas si traumatisant que ça, dans son enfance, et depuis, comme il n'a pas été pris en charge correctement, d'autres trucs sont venus s'accumuler jusqu'à ce que son mal de vivre devienne une ambiance, une constance dans sa vie, dont la source s'est multipliée. (Je sais pas si c'est très clair, ce que je raconte. Lisez le bouquin, vous comprendrez.)

Leur histoire d'amour est vraiment bien construite, touchante, sans trop de niaiserie, mais surtout, personnellement, je me suis sentie surprise, parce que Théo a une manière bien à lui de courir après une fille (par moment ça frôlait le harcèlement mais comme il fait souvent des trucs limites c'était cohérent avec le personnage), du coup ça change un peu des histoires d'amour habituelles (toujours entre le "éloigne-toi, je vais te faire du mal" et le "tu mérites d'être aimé(e) même si tu ne le penses pas").

Je vais arrêter là avant de commencer à vous raconter la fin. En tous cas je recommande totalement cette histoire, mais ayez une boite de mouchoirs à portée de main et vraiment, âmes sensibles : abstenez-vous, pour votre propre bien.

Un roman qui fait passer le lecteurs par toute une gamme d'émotions différentes, une histoire d'amour un peu différente, le monde vu par les yeux d'un garçon pas comme les autres ; une belle histoire, à lire d'urgence.

Corneillement vôtre,
Jo

lundi 6 juillet 2015

La légende de Lee-Roy Gordon, par Aurélie Gerlach

Deux chroniques qui vont se suivre en ce début de semaine, car fraichement de retour du Canada j'ai trouvé des colis sur la table de la cuisine. On commence par le plus joyeux, je vous parlerai du dramatique demain.

Note : Merci, merci, merci Aurélie Gerlach pour ce super cadeau parce qu'au cas où mes status facebook délirants n'auraient pas été assez clairs j'ai a-do-ré !


Résumé : Morgane a dix-sept ans, elle a raté son bac, est en conflit avec sa mère et, par extension, n'a ni l'intention de retourner au lycée ni d'aller à l'université. Lee-Roy Gordon a plus de soixante ans, un grave problème d'alcool, un passé de rocker de génie, et s'apprête à faire son come-back.
Ces deux hurluberlus, ainsi que quelques autres, se rencontrent dans la cuisine étriquée du petit label Burning Spirits. Inutile de dire que ça va faire des étincelles...

Chronique : Je ne vous présente plus Aurélie Gerlach, passons à... Comment ? Il est encore nécessaire de la présenter ? Je sais pas, l'auteur des aventures de Lola Frizmuth, y a que moi qui recadre ? Ouais, le truc à hurler de rire qui se passe au Japon, avec des personnages déjantés et des péripéties de malade, là ? Oui, voilà, l'histoire à la fin de laquelle vous avez trois côtes fêlées à force de réprimer votre fou-rire en plein milieu de la nuit. On s'y retrouve. Je peux reprendre ?

Comme je le disais, Aurélie Gerlach a encore frappé, et comme j'ai eu la joie/bonheur/chance inouïe (ne rayer aucune mention, aucune n'est inutile) de trouver un exemplaire de son dernier chef d'oeuvre dans ma boite aux lettres, je vais vous piquer cinq/dix minutes de votre temps et piquer une crise d'hystérie par écris.

Les enfants, j'avais tout juste lu le prologue que je me régalais déjà. Pourtant il ne s'était pas encore passé grand chose, mais la plume fraiche, légère et pleine d'humour d'Aurélie était déjà bien là. Comme dirait mon frangin "on reconnaît la papatte du maître" !
Pour ceux qui ont suivi les aventures de Lola, on se souviendra que le dernier tome se déroulait dans le monde de la musique. Aurélie y a visiblement pris goût, nous voici plongés tête la première dans une aventure déjantée avec du rock britannique des années 60 en fond sonore. Du grand délire. Comme Mademoiselle Gerlach goûte volontiers le gangster, les héros se retrouvent dans les ennuis jusqu'au cou, avec bagarre et flingues au menu du jour, s'il-vous-plaît !
Parmi les personnages, on compte entre autres Morgane, qui pourrait être la grande soeur de Lola en un chouïa plus calme et un tantinet plus littéraire -on a levé le pied sur le smileys, les abréviations et les "lol". Bon, soyons honnête : Morgane et Lola ont beau avoir la même maman, elle n'ont pas grand chose en commun, si ce n'est d'être aussi attachantes l'une que l'autre. Morgane se cherche, est influencée à l'envers par sa mère (oui, à l'envers, parce qu'au lieu de faire ce qu'on lui dit elle fait le contraire, ce qui est une forme d'influence en creux), cherche à s'échapper sans trop savoir d'où ni par où. Un job chez Burning Spirits lui apporte quelques éléments de réponses -encore qu'à sa place, à la fin de ce ram-dam, je conclurai qu'on est jamais aussi bien que chez soi. Les gangsters italiens et les producteurs psychopathes, moi je... Fin bref.
Dans la famille de bras cassés, on nous présente le second personnage principal : Lee-Roy Gordon, un vieux rocker à la retraite un peu (*ahem* astronomiquement *ahem*) porté sur la bouteille. Lee-Roy a un caractère de merde, passez moi l'expression, mais se prend d'affection pour Morgane -entre paumés qui partent au quart de tour, on se comprend. Le bonhomme a été une star, à son époque, et s'apprête à enregistrer un nouvel album, et même à faire de la musique en général pour la première fois en quarante ans. Je dois le dire, ce vieux cinglé fut mon personnage préféré : complètement barré, inconscient comme un gamin, plus bourru que Dean Winchester, mais un coeur énorme. J'en veux un pour remplacer ma conscience, tiens.
Comme d'habitude, on trouve autour de ces deux zigotos toute une troupe de joyeux drilles aux caractères et personnalités diverses : Guillaume le producteur, Enguerrand le stagiaire, Filomène la... Filomène, les vieux copains de Lee-Roy, bref, une belle foire d'empoigne. Notre petit groupe va partir en vadrouille, de Birmingham en Angleterre jusqu'à Los Angeles (en Laponie pardon), le tout dans une ambiance à la fois barrée et pleine d'émotions : Lee-Roy a laissé pas mal de gens blessés dans son sillage, autrefois, et alors que le vieux rocker affronte son passé, Morgane, elle, doit se préoccuper de son avenir. Ce qui m'a d'ailleurs particulièrement plu, c'est que chacun donne des conseils à l'autre pour affronter leurs angoisses et leurs épreuves respectives. C'est peut-être pour ça que Lee-Roy et Morgane s'entendent si bien alors qu'ils sont si différents : chacun est exactement ce dont l'autre avait besoin au moment où ils se sont rencontrés...

C'est un livre qui m'a fait rire, sourire, pousser des "aaaaaaw" émus... Et qui m'a sans vergogne empêchée de me coucher à des heures décentes, mais ça pour le coup je commence à avoir l'habitude. Je l'ai dévoré avec plaisir, traversant toute la gamme des émotions les plus diverses. J'aime ce genre d'histoire qui rend hystérique et qui fait du bien à l'âme.

Un mot de plus et je vais vous spoiler, alors j'arrête là, mais retenez le principal : des personnages déchaînés, une histoire déjantée, du rock, des gangsters, des bagarres, des flingues, et une belle dose d'émotion, bref, tout ce qu'il faut pour passer un moment de lecture épique et badass.

Tous à la librairie !

Corneillement vôtre,
Jo

jeudi 30 avril 2015

Nous les menteurs, de E. Lockhart : une grosse claque dans ma gueule

De E. Lockhart
traduit de l'américain par Nathalie Perrony

Résumé : Cadence Sinclair est l'aînée des petits-enfants Sinclair, riche famille blanche américaine "parfaite". Chaque été, elle retrouve ses tantes, ses grands-parents et ses cousins sur l'île privée familiale. Chaque famille dispose de sa villa personnelle. Cadence, ses cousins Johnny et Mirren, et Gat, le meilleur ami de Johnny, forment à eux quatre les Menteurs. Les deux mois d'été sur l'île des Sinclair constituent des moments intemporels où leur amitié surpasse tout.
À l'été quinze, tout change. Un accident dont Cadence ne se souvient pas la laisse avec de graves séquelles, des migraines si violentes que la douleur la cloue au sol et lui donne envie de mourir. On lui diagnostique une commotion cérébrale.
Deux ans plus tard, Cadence revient passer l'été sur l'île pour la première fois depuis l'accident, dont elle ne se souvient toujours pas. À vrai dire, elle n'a que peu de souvenirs de l'été quinze... Et sur l'île, tout a changé. Grand-père est sénile, les tantes ne se disputent plus pour l'héritage, les petits cousins font des cauchemars... De retour parmis ses Menteurs, Cadence a un mois pour découvrir ce qui s'est passé pendant l'été quinze, ce qu'elle a oublié, et que tout le monde semble déterminé à lui cacher...

Chronique : Faut le dire, c'était mal parti : je venais de finir I'll give you the sun, de Jandy Nelson, et bon, c'était un roman tellement parfait qu'enchaîner sur un autre c'était me condamner à ne pas apprécier ma lecture autant que j'aurai pu sans l'influence du livre précédent. (Si vous n'avez pas compris cette phrase c'est pas grave.)
Sauf qu'au bout de trois chapitres tu es intrigué, ou bout de dix tu te demandes "mais que diable s'est-il passé à l'été quinze ?", vers la moitié du bouquin il est trois heures du matin et tu ne peux pas aller te coucher parce que tu as besoin de savoir ce qui s'est passé à l'été quinze, ta santé mentale en dépend.
Le lendemain tu as fini le bouquin, tu t'es pris une grosse claque dans la gueule et bon, me mettre dans cet état derrière Jandy Nelson ? Fallait le faire, chapeau Lockhart.
La force de ce roman, c'est la façon dont sont agencées les pièces du puzzle. Il est impossible de deviner le fin mot de l'histoire tant qu'on ne nous l'a pas donné, et une fois qu'on a compris tout s'emboite, tout devient logique. On s'est posées des tas de petites questions sans importance au cours du roman, on les a oubliées au fur et à mesure parce qu'elles étaient sans importances, justement. Le dénouement nous les rappelle d'un coup en nous apportant une réponse -une seule, qui répond à tout. Je me souviens, je me suis assise d'un coup dans mon lit en articulant (en silence parce que comme dit plus haut c'était le milieu de la nuit) "QUOI ?". Et j'ai lu les dernières pages en chuchotant "mais bien sûr, c'est pour ça... Mais bien sûr...". Du génie.
Cadence est la narratrice de l'histoire, et c'est donc avec elle que nous remontons pas à pas la piste de l'été quinze. Ses questions sont nos questions : que lui est-il arrivé de si horrible pour que son inconscient ait tout refoulé ? Pourquoi personne ne veut-il lui raconter ce qui s'est passé, pas même les Menteurs ? Qu'est-ce qui a bien pu changer sa famille à ce point ? On ressent sa frustration quand elle tient un morceau de la vérité mais tire dessus en vain, sans parvenir à agripper le reste.
La narration est jalonnée de contes inventés par Cadence, qui sont tous des métaphores de sa famille, mais qu'elle recommence à mesure qu'elle découvre de nouvelles choses. Tous commencent par "Il était une fois un roi qui avait trois filles", le roi étant le grand-père Sinclair, le patriarche, les trois filles étant la mère et les deux tantes de Cadence. Ces petits contes éparpillés dans le récit, en plus d'apporter une rupture narrative qui maintient le lecteur en haleine, permettent de s'arrêter pour faire le point assez régulièrement. Ainsi on ne se retrouve jamais confus, on sait toujours où on en est dans les recherches de Cadence.
Les Menteurs, qui constituent les quatre personnages principaux, dégagent une force de caractère à la fois adolescente et guerrière. Ce qu'on prend dans un premier temps pour une bande de gamins trop gâtés s'avèrent être des guerriers trop longtemps malmenés, plus forts que les adultes autour d'eux (et nous les lecteurs) ne s'en doutent, des enfants qui refusent de se laisser manipuler, de devenir comme leurs parents. Et qui y arrivent, après tout.

Un récit prenant, haletant, angoissant.
À lire.

Corneillement vôtre,
Jo

vendredi 3 avril 2015

Chronique de L'Héritière tome 1, Melinda Salisbury

Traduit de l'anglais par
Emmanuelle Casse-Castric

Résumé : Twylla vit à la cour royale de Lormere, le royaume où elle est née. Les dieux l'ont désignée : elle est Daunen incarnée, leur fille offerte aux hommes en signe de bénédiction. Adoptée par la reine Helewys, Twylla est promise au prince Merek. En tant que Daunen, elle possède un étrange pouvoir : sa peau est empoisonnée. Twylla ne peut être touchée sous peine de mort -exceptée en ce qui concerne la famille royale, représentants des dieux sur Terre. Le destin de la jeune fille est tout tracée... C'est alors qu'on lui assigne un nouveau garde. Lief, amusant, charmant, facétieux, fait vaciller le monde de Twylla.

Ma chronique : Un million de mercis à Gallimard Jeunesse pour l'envoi de ce roman, l'un des meilleurs que j'ai eu à lire en tant que chroniqueuse, avec A comme Aujourd'hui et Fille des chimères. J'ai été fascinée de bout en bout par l'histoire de Twylla et du royaume de Lormere, les manigances de la reine, les complots, les secrets, les mensonges et les légendes... J'en reprendrai volontiers une tranche mais l'auteur, contactée par twitter aussitôt ma lecture terminée, ne me l'a promise que pour le printemps prochain. Seigneur, un an c'est long ! Qu'est-ce que je vais faire, moi, en attendant ? Pardon ? Oui, écrire cette chronique serait une bonne façon de passer le temps, effectivement. Je m'y met.

Le premier tome de L'Héritière se déroule intégralement (à quelques pages près) à la cour du royaume de Lormere. Le monde qui nous est présenté est divisé en trois pays, même s'il est sous-entendu qu'il en existe d'autres. Il s'agit de Lormere, du Tregellan et du Tallith. Le premier est en position de force, soumis à une monarchie absolue qui s'appuie sur le pouvoir conféré par la religion nationale (j'en parle parce que c'est important, je vais y revenir), vainqueur des derniers conflits armés, et relativement prospère. Tregellan est une démocratie encore jeune, car installée depuis quatre générations. Le nouveau système politique est donc encore balbutiant, ce qui rend les prises de décision lentes et compliquées. En revanche le pays est particulièrement développé dans les domaines de la science et de l'alchimie -ce dernier assurant à la nation une richesse illimitée par la fabrication d'or. Enfin, le Tallith a été ravagé par la guerre et n'est plus qu'un pays en ruines dont les rares habitants survivants sont dispersés sans gouvernement. On va donc évoluer dans un univers riche en histoire et en culture, développé et cosmopolite.

Les personnages principaux (Twylla, Lief, Merek et la reine Helewys) sont particulièrement bien caractérisés. Le plus spectaculaire étant une petite acrobatie en ce qui concerne l'un des quatre hurluberlus sus-nommés, mais je ne vais pas vous spoiler. Twylla, qui nous conte son histoire au présent et à la première personne, est une jeune fille dans un milieu féodal inspiré du Moyen-Âge. Elle n'a donc aucune prise sur son destin. Avant d'être adoptée par la reine elle était déjà la "fille de" quelqu'un, et devait reprendre le travaille de sa mère par héritage à la mort de celle-ci. Devenue Daunen incarnée, elle est désormais destinée à monter sur le trône en tant qu'épouse de Merek, à la mort de la reine. (Le titre de cette série est d'une pertinence qui frôle la déité.) Qui plus est, le milieu dans lequel évolue Twylla est aussi dangereux qu'une fausse aux lions, et son rôle la place presque continuellement sur le devant de la scène. Cette situation l'oblige à surveiller chacune de ses paroles et à ne jamais baisser sa garde. Cela fait d'elle une jeune fille renfermée, solitaire (puisque son toucher est mortel) et prudente. Il faudra bien tout l'enthousiasme de Lief pour la dérider et la sortir de sa coquille...
Je ne vais pas faire une présentation de chaque personnage sinon on y est encore demain et je veux vous parler d'autre chose, mais sérieusement, lisez le bouquin, vous comprendrez ce que je veux dire.

La religion a une place prépondérante dans l'histoire, dans la vie de Twylla et dans celle du royaume de Lormere en général. Les Lormériens vénèrent deux dieux : Daeg, dieu du jour, et Naeht, déesse de la nuit. Le roi et la reine de Lormere règnent par droit divin, étant respectivement les représentants du dieu et de la déesse sur Terre -et si ça ne vous évoque rien, je ne peux que vous renvoyer à l'histoire de France, de Clovis à la révolution (et ce à titre d'exemple, parce que je crois que toutes les monarchies du monde sont construites sur un principe de droit divin). Cette religion, qui soutient le régime monarchique dans son intégralité, sera beaucoup discutée et, parfois, remise en question au cours du roman, et c'est un des aspects qui rend L'Héritière différent des autres romans de medieval fantasy que j'ai pu lire. La question du divin et de sa légitimité rapproche le monde de Twylla du nôtre et de ses propres questionnements. De même les questions du destin, de l'âme et du libre-arbitre sont évoquées à plusieurs reprises. L'histoire de Twylla correspond donc bien -sans y correspondre- à l'idée qu'on se fait du roman de fantaisie : il s'agit effectivement d'un voyage initiatique, lequel se déroule dans la prise de conscience progressive du personnage principal quant à sa situation, son pouvoir de décision et la légitimité de la destinée qui lui est imposée. Et le plus impressionnant c'est que ce fut encore plus palpitant qu'une quête épique sur 3 000 kilomètres de royaume magique -et je pèse mes mots ! Plus j'avançais dans ma lecture plus j'avais du mal à refermer le livre pour éteindre et dormir.

Mais la principale qualité de ce roman, c'est la façon dont l'intrigue est dévoilée : comme on assiste à tout au présent et du point de vue de Twylla, on ne peut que deviner certains mensonges, discerner les plans des personnages. Notre visibilité en tant que lecteur est quasi nulle, ce qui donne lieu à des fins de chapitre en cliffhanger, à des surprises monstrueuses (bien que parfaitement logique, à se demander comment on a pu manquer une info pareille) et à des moments de suspense vertigineux où il faut réfréner l'envie d'aller vérifier ce qui se passe trois pages plus loin.
(J'ai craqué. Non pas une, non pas deux, mais trois fois ! J'ai honte ! **part se cacher dans un trou**)

Il n'y a que très peu de magie, dans ce roman, finalement. La vraie magie est dans le déroulement des événements, et dans la plume de Melinda Salisbury, ensorcelante.
J'veux la suite !

Corneillement vôtre,
Jo