Cyrano

Il me faut une armée entière à déconfire !
J'ai dix coeurs, j'ai vingt bras, il ne peut me suffire
De pourfendre des nains ! Il me faut des géants !

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand

jeudi 17 juillet 2014

Chronique : tome 1 de Terre Dragon

Croa.
Erik L'Homme nous a gratifié de sa douce plume, Gallimard Jeunesse m'a encore expédié un bouquin à la mauvaise adresse (je vous aime quand même !), voici donc une énième chronique qui s'en vient bouleverser votre quotidien littéraire -ou se perdre dans le vide intersidérale d'internet, au choix.

Terre-Dragon
Tome I : Le souffle des pierres



par Erik L'Homme

Résumé : Le pays de Terre-Dragon est comme une île en forme de croissant de lune, dans un océan de montagnes. Traversé par le fleuve métallique, le pays est divisé entre territoires de clans, tous soumis au règne du mystérieux roi-dragon. Ægir est prisonnier des Naatfarirs, une tribu de guerriers qui ont ravagé son village et tué sa famille. Il ignore pourquoi ils le gardent dans une cage. Ils lui ont tout pris, sauf la peau d'Ours qu'il porte sur le dos. Une nuit, Ægir s'enfuit. En fuyant ses gœliers, il rencontre Sheylis, une apprentie sorcière. Elle aussi est en fuite : les gens de son village ont assassiné sa grand-mère et veulent achever d'éloigner le mauvais oeil en éliminant aussi la petite fille. Les deux enfants ne font pas longtemps route ensemble avant que leurs fuites respectives ne les obligent à se séparer. C'est alors que Sheylis est capturée par des hommes étranges, les prêtres du Crâne. Ægir, de son côté, se découvre victime d'une terrible malédiction, mais de nouveaux amis rencontrés en chemin lui prêtent des mains secourables...

Ma chronique : Comme d'habitude, mon résumé pue alors que ce bouquin est génial. Vous savez pourquoi ? Parce que Doom et Gaan arrêtent pas de se disputer et que c'est super drôle à lire !
Bon, j'avoue, pas seulement. Permettez que je développe ?
Fidèle à lui-même, Erik L'Homme a bâtit un petit univers pour y faire évoluer ses personnages et leur histoire. Le problème quand on crée un univers (et je parle d'expérience) c'est qu'il faut en établir les règles et même si j'ai jamais su coder je pense que concevoir un jeu vidéo doit être à peu près aussi galère et épuisant. Si vous créez un monde non cohérent, votre histoire ne tiendra pas debout. Erik L'Homme a trouvé ZE truc pour éviter ce problème : il fabrique de petits univers. Le seul autre livre que j'ai lu de lui c'est le premier tome du Livre des Étoiles, et là c'était pareil : toute l'histoire se déroulait sur une île, indépendante, avec sa culture, son gouvernement, son histoire, ses religions, tout le tralala. Ici, comme je l'ai dit dans le résumé, Terre-Dragon est une sorte d'île sauf qu'au lieu d'eau ce sont des montagnes qu'on trouve tout autour. Terre-Dragon n'est pas très grand, sa géographie est simple : amont, aval, rive droite, rive gauche. Ça permet d'escamoter les points cardinaux classiques tout en gardant un schéma facilement visualisable (j'invente des mots si je veux). On nous donne dès le début les règles simples sur lesquelles ce micro-univers est bâti : le fleuve, le roi-dragon qu'on ne voit jamais, la loi des clans en fonction de leurs territoire, la religion basée sur trois dieux. Ça va vite, on n'est pas perdus, on y voit tout de suite clair.
Ça c'est pour le contexte. Autre bon point, et là ceux qui me connaissent vont tout de suite voir que c'est ça qui m'a conquise : les personnages. Et paradoxalement je ne vais pas commencer par vous parler des principaux mais des autres. Et plus particulièrement des méchants. On est habitués à lire des histoires racontées du point de vue des gentils et des personnages principaux. Si on passe du côté des méchants, en général, c'est pour nous montrer justement à quel point ils sont méchants. Ici pas du tout. Les Naatfarirs qui poursuivent Ægir sont loin d'être sympathiques, mais Erik L'Homme ne fait rien pour nous les rendre antipathiques. Leur chef s'inquiète de perdre sa place s'il ne retrouve pas son prisonnier, ses hommes ont hâte de rentrer jouer avec leurs enfants. On assiste à quelque chose que j'ai adoré : une tension entre le chef Naatfarir et le sorcier qui l'accompagne, inimitié qui se mue, au fil des épreuves qu'ils traversent ensemble (courir après Ægir c'est pas si tranquille que ça), en respect mutuel et même en sympathie. J'ai trouvé ça génial parce qu'on le voit trop rarement et qu'en plus c'était très crédible et cohérent. Les deux personnages ne s'aiment vraiment pas, on le sent dès les premières scènes avec eux, et on voit leur relation évoluer. On en viendrait presque à oublier qu'ils veulent attraper le héros pour l'asservir... De même, les mystérieux prêtres qui ont capturé Sheylis nous sont présentés comme plein de bonnes intentions. Encore que personnellement, si je devais désigner un VBB (Very Big Bad = Bon Gros Méchant) ce serait eux plutôt que les Naatfarirs. Bref, tous les personnages de cette histoire sont très humains et l'auteur s'efforce de ne pas nous désigner les gentils comme adorablement gentils et les méchants comme monstrueusement méchants. Ça donne une sincérité et une dimension très réelle à l'histoire.
Je reviens sur Doom et Gaan : le premier est un scalde (ménestrel) et le second un mendiant aveugle, que Ægir rencontre sur son chemin et qui décident de l'aider et de voyager avec lui. Tous deux ont leurs qualités, leurs défauts, leurs traits de caractères charmants et agaçants. Doom est un vrai petit crétin, par moment, et il chante affreusement faux (rien qu'en lisant, ça s'entend !), mais il a le coeur sur la main, il est loyal, plein de bonne volonté, et il ne manque pas de courage. Gaan regorge de sagesse, est très bienveillant et semble tout désigné pour guider les héros, mais il cache des choses et ses manières autoritaires nous hérissent le poil. Mais ce qui est délirant, c'est la relation qui se construit entre ces deux-là : dès le début, ils se chamaillent, et je ne peux pas m'empêcher de me demander si la mauvaise volonté flagrante de Doom à l'endroit du mendiant ne serait pas de la jalousie. Il est le premier des deux à avoir rencontré Ægir, à lui avoir offert son aide et toutes ses possessions dans la foulée, et voilà qu'un vieil aveugle s'incruste dans leur duo ! J'ai beaucoup ri parce que Doom et Gaan se disent régulièrement l'un à l'autre "bon, on arrête de se chamailler ?", ils se présentent des excuses, et deux pages plus loin l'un des deux ne peut s'empêcher de lancer un nouveau sarcasme à la tête de l'autre !
Bref, un premier tome frais, léger, bien tourné et cohérent. De la bonne lecture pour cette été, les enfants ! (Sortie le 18 août.)

Corneillement vôtre,
Jo

jeudi 5 juin 2014

24h de la nouvelle

Les enfants, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on s'est fendue la poire ! Imaginez le tableau : du samedi 31 mai 14h au dimanche 1er juin 14h, 57 auteurs un peu chtarbés (pour relever un défi pareil, faut quand même avoir une petite araignée au plafond) ont planché comme des fous pour rédiger une nouvelle complète (chacun) en 24h. Cette année, la contrainte était la suivante : "Un animal, sous quelque forme que ce soit, doit jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle." Ce qui est sûr c'est qu'on a eu des résultats qui déchirent. Dans la ménagerie des 24h de cette année, vous trouverez deux ou trois rongeurs, plusieurs chats, des créatures mythologiques, au moins deux biches, un dodo (si, si), j'ai même cru apercevoir un mollusque, au détour d'une page... Sans parler des nouvelles que je n'ai pas lu !
Je vous poste ma nouvelle car je sais que vous adorez ma plume ! Pour lire les copies de mes petits camarades, rendez-vous sur 24hdelanouvelle.org -mention spéciale à La Marchande de sable, que j'ai vraiment kiffé ! Si ça vous branche vraiment vous pouvez même retrouver la cuvée 2013, quelque part sur le site. J'invite tous ceux d'entre-vous qui écrivent, même à titre amateur, à participer l'an prochain !
Sur ce, bonne lecture :

On y sera demain...

par Chloé Bertrand



Charly, debout sur le toit du 4×4, regardait les lumières de New York, au loin.

— On y sera demain, lança Matthew, dans son dos. Viens manger.

Charly ne bougea pas. La ville lui semblait moins lumineuse que dans son souvenir. Ici aussi l’électricité avait dû sauter. Ils avaient même cru un moment qu’ils s’étaient trompés de route, avec les copains, parce qu’ils avaient mis du temps avant d’apercevoir enfin les lumières de New York. La ville qui ne dort jamais s’éclairait à la bougie à présent. Charly eut un rictus en imaginant ses aventuriers de parents essayer de faire un feu sans cramer l’appartement.

(C’était toujours mieux que de les imaginer crevés.)

En bas, près du feu, Matthew se mit à gratter sa guitare de fortune en fredonnant les paroles d’une chanson. Ça commençait par Charly Boy. Charly grommela, et se décida à les rejoindre. Ces quatre gus venaient quand même de se taper la traversée des États-Unis d’Ouest en Est histoire de le raccompagner chez lui. Il leur devait bien… un minimum de politesse ?

Tobias avait sorti deux louveteaux de ses poches, les survivants de la portée. Quand Charly sauta à bas de la voiture ils titubèrent vers lui pour renifler ses bottes. L’unijambiste balança sa jambe de fer et leur curiosité leur passa dans un jappement.

Il s’aperçut, en s’approchant du feu près duquel Matthew chantait toujours, que ce rituel nocturne lui était devenu familier. Le crépitement des flammes et la voix grave du borgne étaient réconfortantes. Il s’assit près de Kanchan. Demain, tout changerait. Ça lui serrait le cœur alors qu’il aurait dû être heureux de rentrer enfin à la maison. Ça allait lui manquer, tout ça… De peur d’oublier, il regarda ses compagnons de route un instant, s’efforçant de graver dans sa mémoire leurs visages éclairés par le brasier. Matthew était face à lui. Il avait fait une habitude de chanter sans arrêt tous les soirs, s’accompagnant d’une guitare qu’il avait bricolée après le pillage d’un magasin de musique abandonné. En fermant les yeux, Charly pouvait imaginer qu’il campait avec quatre copains sur une plage. Matthew avait perdu un œil avant qu’ils se rencontrent. Charly réalisa qu’il ne leur avait jamais dit comment, même si ça avait forcément un rapport avec son petit frère. Avec Tobias.

Comme d’habitude, Camille, Tobias et les loups de ce dernier ne formaient qu’un étrange amas solide de poils, de crocs, de cuir, de petite orpheline et d’adolescent muet. Tobs avait toujours les yeux au ciel une fois le soleil couché – Camille disait qu’il attendait la lune, et ensuite se mettait à chanter une chanson française à propos d’un rendez-vous. Il se prenait pour un loup, grognait quand on le touchait, mordait quand on le surprenait. Charly se demandait souvent ce qui pouvait bien lui trotter dans le crâne, tandis qu’il grattait machinalement la tête de la louve allaitant ses petits rescapés.

Camille avait la peau si noire que dans la nuit il ne distinguait que ses yeux brillants de curiosité. Merde, il s’était foutrement attaché à elle. Mais c’était quoi cette idée, aussi, d’embarquer une mouflette dans ce road-trip de la mort ? Elle devait avoir quatre ou cinq ans à tout casser. Charly évitait de trop la regarder parce que ça lui donnait envie de s’enrouler autour d’elle et de bouffer tout cru tout ce qui essaierait de l’approcher.

(Non mais.)

Kanchan, à sa gauche, regardait le feu, en jouant avec le dernier haricot de sa gamelle. Kanchan ne s’asseyait pas en tailleur comme eux, il s’accroupissait. Charly pouvait rester assis près de lui des heures sans rien dire. Sa respiration finissait par le bercer et il s’endormait. La première fois qu’il avait vu Kanchan, il aurait pu pleurer de joie et de soulagement. Ça faisait des semaines qu’il était seul, complètement seul, et il commençait à se demander si le reste du monde n’avait pas bêtement plié bagage en l’oubliant là. En définitive c’était probablement Kanchan qui allait le plus lui manquer.

Matthew posa sa guitare. Camille bâillait, pelotonnée contre les côtes de Tobias.

― Tu vas au lit, la miss ? T’es fatiguée.

― Même pas vrai !

― Discute pas.

Matthew avait des putain d’arguments.

― Mais j’ai pas sommeil, Matou !

― Matthew. Et je m’en fiche, tu fais ce que je dis.

― Nan !

― Si !

― Nan ! Et puis d’abord je veux une histoire d’abord !

Le borgne adressa à Charly un sourire moqueur.

― Qu’est-ce qu’il en dit, le bedtime story teller ?

― Il dit : Ta gueule, je mange, répliqua nonchalamment Charly.

― Allez ! S’il-te-plaît ! supplia Camille en sautillant, dérangeant les loups couchés près d’elle.

Tobias avait lâché le ciel pour la regarder avec adoration. Charly soupira, s’essuya la bouche avec sa manche et se leva en grognant. (Saloperie de jambe en métal de merde.) Il se retrouva subitement avec la petite dans les bras et aucune idée de comment elle était arrivée là – encore qu’elle avait dû l’escalader comme un foutu koala après un arbre, elle faisait ça souvent.

― Qu’est-ce que tu veux, comme histoire ?

― Tu me racontes comment ce serait si on était des animaux ?

C’était le dernier grand délire de Camille. Elle avait dit une fois à Charly qu’il ressemblait à « un ours qu’a pas fait sa sieste d’hiver ». Il avait répliqué en la traitant de chat de gouttière, personne n’avait songé à remettre en question le fait que Tobias était un loup. Kanchan s’était donc vu qualifier de renard, et Matthew de hibou – un hibou grand duc. (Un hibou grand duc borgne.) Depuis, Charly s’était mis à raconter des histoires d’animaux.

Il la déposa sur la plateforme arrière du 4×4. Les garçons lui avaient bricolé un lit avec des vieilles couvertures – leur petite princesse méritait de dormir ailleurs que par terre. Charly la déposa sur le matelas de fortune, lui fit retirer sa veste, son bonnet et ses bottes. Il dut batailler ferme pour qu’elle reste allongée plus de cinq minutes. Charly râlait et pestait sans arrêt pour tout et pour rien. L’histoire du soir de Camille ne faisait pas exception à la règle –manquerait plus que ça.

(L’histoire du soir de Camille était son moment de paix et de bien-être personnel au milieu du chaos ambiant, mais ça, hors de question que ça sorte de sa tête.)

Il prit une seconde pour savourer la vision des étoiles et la sensation de Camille blottie sous son bras.




« Il était une fois », commença Charly, « un ours qui n’avait que trois pattes. Il avait perdu sa quatrième patte, sa famille et sa maison dans un grand incendie. La forêt entière avait brûlé. Cet ours ne rêvait que d’une chose : rentrer chez lui, retrouver sa tanière. Il savait que sa famille ours l’y attendait. »



Camille se blottit encore plus contre lui, le pouce dans la bouche. Près du feu, Kanchan et Matthew se taisaient. Même Tobias et sa meute semblaient dresser les oreilles.




« En marchant dans la forêt », reprit Charly, imperturbable, « Ours rencontra un renard qui courait. Il courait même si bien qu’il n’eut pas le temps de freiner et se cogna dans une des pattes de l’ours.

― Où cours-tu ainsi ? demanda Ours, de sa grosse voix effrayante.

― Je fuis ! glapit le renard, hors d’haleine. Je fuis le feu qui brûle !

Ours scruta la forêt de troncs noirs, derrière renard. Il n’y avait pas de feu.

― Tu te fatigues pour rien, soupira-t-il. Le feu est éteint, tu peux cesser de courir.

Il reprit sa marche maladroite – sur trois pattes, souviens-toi. Renard le regarda un instant s’éloigner puis se mit à trotter sur ses talons. »





― Ça doit faire mal, intervint Camille.

― Quoi ?

― Bah s’il lui marche sur les talons…

Des éclats de rire tonitruants autour du feu de camp firent écho à celui de Charly. Camille lui secoua le bras.

― Eh ! Eh, arrête de rire et raconte ce qui se passe après !

― D’accord… D’accord, pardon.




« Arrête de me suivre ! grommelait Ours, de temps en temps.

Renard ne semblait pas l’entendre. Ours aurait pu faire volte-face et lui retourner un bon coup de patte dans la mâchoire, ça l’aurait fait déguerpir. Mais ça faisait des semaines, depuis le grand incendie, qu’il marchait tout seul en boitant dans la forêt brûlée, et il se sentait seul. Il avait froid et peur, parfois il se souvenait qu’il était encore un peu un petit ours. Il n’aimait pas qu’on le suive, il était de mauvais poil parce qu’il avait loupé sa sieste d’hiver, mais il était content de ne plus être tout seul.

Un jour, alors qu’ils marchaient à travers bois, Ours et Renard entendirent un bruit… »




Charly joignit les mains devant sa bouche et imita si bien le cri du hibou que les loups de Tobias levèrent le museau. Camille leva le bras vers le ciel, si vite qu’elle manqua éborgner le raconteur d’histoire.

― Le hibou-borgne !




« Qu’est-ce c’est ? Qu’est-ce que c’est ? glapit Renard en reculant dans les pattes de Gros Ours.

― Hou hou ! Hou hou ! Enfuyez-v’hou hou ! Enfuyez-v’hou !

― Là ! dit Gros Ours en levant le museau vers la branche d’un arbre mort.

Un hibou Grand-Duc se tenait perché là-haut, mais il n’avait pas l’air dans son assiette. Il vacillait, comme s’il allait tomber. Il lui manquait un œil et il avait les plumes toutes ébouriffées.

― Enfuyez-v’hou ! répéta-t-il une dernière fois avant de planer si près de leurs têtes que Gros Ours sentit ses ailes toucher ses oreilles.

Ours et Renard, inquiets, décidèrent de le suivre. Le hibou les entraînait dans toutes les directions, esquivait les arbres à la dernière minute et zigzaguait n’importe comment. Soudain, il fit demi-tour et fonça vers leurs têtes en piqué.

― Hoù est-il ? disait-il à présent. Hoù est-il ?

Furieux, il se mit à leur piquer la tête avec son bec, pinçant leurs oreilles comme s’il voulait les arracher. Ours et Renard ne comprenaient pas ce qu’ils avaient fait pour le mettre en colère. Quand Renard glapit de douleur, Gros Ours en eut assez et flanqua Grand Duc par terre d’un coup de patte. Il allait l’écrabouiller quand Renard l’arrêta.

― Ne fais pas ça. Il est blessé. »





― Renard avait raison, princesse. Il ne faut jamais frapper quelqu’un qui ne peut pas se défendre.

― Hum… Qu’est-ce qui se passe ensuite ?




« Ours et Renard décidèrent d’emmener Grand-Duc avec eux. Ours protesta, râla et pesta tant qu’il put bien sûr, mais Renard était plus patient que lui. Grand-Duc, quand il eut repris ses esprits, leur raconta en s’excusant qu’il avait perdu Petit Duc. Il se rendait fou à le chercher partout. Renard voulut l’aider à le retrouver, et comme Ours ne pouvait plus continuer son chemin sans Renard, il fut bien obligé de les suivre.

Une nuit, ils s’installèrent dans une clairière pour dormir. Gros Ours ne dormait vraiment bien qu’avec Grand-Duc perché sur sa tête et Renard blotti dans ses pattes. Les hurlements des loups les réveillèrent juste avant que le soleil se lève… »




Charly s’interrompit pour vérifier qu’il ne faisait pas peur à Camille. La fillette dormait à moitié. Il essaya de s’écarter pour la laisser, mais sa petite main se referma aussitôt sur le col de sa veste et tira dessus.

― Et qu’est-ce qui se passe quand les loups arrivent ?




« Ce fut un réveil terrible ! Ours, Renard et Grand-Duc se serraient les uns contre les autres pour se protéger des attaques des loups. Ils les voyaient rôder derrière les arbres.

― Même pas peur ! grognait Gros Ours.

― Tais-toi, imbécile ! », gémissaient les deux autres. »




― J’ai aucun souvenir d’avoir gémis, intervint Matthew, depuis le feu de camp.

― Mais c’est pas toi ! cria Camille. C’est le Grand-Duc !

― Et puis ta gueule, c’est moi qui raconte.




« Soudain, les loups apparurent dans la lumière. Il y en avait cinq. Les quatre premiers étaient de vrais loups, presque adultes et affamés. Mais le cinquième était bizarre. Il les regardait en penchant la tête sur le côté. Grand-Duc se précipita sur lui avant que Renard ou Gros Ours n’aient pu l’en empêcher. Le loup bizarre fut tout surpris par cette boule de plumes qui lui tombait dans le bec en s’exclamant :

― C’est t’houa ! C’est t’houa !

― Qui ça, toi ? demanda Renard.

― V’hous ne v’houayez pas ? C’est Petit-Duc ! J’ai retr’houvé Petit-Duc !

Les autres loups ne grognaient plus. Celui que Grand-Duc prenait pour Petit-Duc regardait le hibou d’un air méfiant mais ne l’attaquait pas.

― Grand-Duc, dit doucement Renard. Tu vois bien que c’est un loup… Comment ça pourrait être ton Petit-Duc ?

― Je v’houa bien que c’est un l’hou, hulula Grand Duc. Mais regardez : il a les plumes de mon Petit-Duc !
Gros Ours et Renard ne s’approchèrent pas mais regardèrent de loin. C’était vrai : le cinquième loup avait des plumes de hibou partout sur le corps. Des petites plumes duveteuses, comme celle d’un poussin.

― Et, et, et il a les yeux de mon Petit-Duc, ajouta Hibou.

Et c’était vrai, le loup avait de gros yeux jaunes de hibou. Petit-Duc, poussin perdu tout seul dans la grande forêt brûlée, s’était transformé en loup pour survivre. Le seul moyen de ne pas mourir avait été de remplacer son petit bec et ses petites serres d’apprenti hibou par des crocs et des griffes de loup. Grand-Duc se percha précautionneusement sur sa tête. Il avait l’air très heureux et très malheureux à la fois.

― Petit Duc… Est-ce que c’est t’houa ?

Le loup-hibou ne répondit rien. Mais il ne le mangea pas. »




― Tu dors, Camille ?

― Nan… J’veux la suite…

― Il est tard. Demain, peut-être…

― Nan… Maintenant…

En temps normal, Charly aurait insisté, et le temps qu’il se dégage des bras de la moufflette, celle-ci aurait été profondément endormie. Mais demain… Demain… Demain ils seraient à New-York et tout serait différent.

― D’accord, je te raconte encore un peu, toute petite. Mais juste un peu, hein ?

― Hum…



« Le temps passa, ce fut l’hiver. Ours, Renard, Grand-Duc et Loup-à-plumes avaient froid, même en se blottissant les uns contre les autres. Il pleuvait, parfois il neigeait. Ils avaient mal aux pattes à force de marcher, et ils étaient tout le temps mouillés. Un jour qu’ils croyaient mourir gelés, Loup-à-plumes dressa les oreilles et leva le museau. Il avait entendu quelque chose. Ours et Renard l’imitèrent. Grand Duc vola jusqu’à son frère et se posa sur son museau.

― Qu’est-ce qu’il y a, Petit-Duc ?

Petit-Duc ne répondit pas – il ne répondait jamais. La truffe sur le sol gelé, il se mit à ramper vers des rochers en flairant. Grand Duc planait au dessus de lui. Bientôt il entendit aussi ce qui avait arrêté son frère : c’était des petits miaulements, comme un bébé qui a faim. Loup-à-plumes, de plus en plus intéressé, se mit à galoper vers le bruit. Il trouva une grotte, un creux de rocher où ils pourraient s’abriter du froid.

― Je vais chercher les autres ! s’exclama Grand-Duc avant de faire demi-tour.

Quand Ours, Renard et Grand Duc arrivèrent à la grotte, Loup-à-plumes était en train de lécher un tout petit chaton noir entre les oreilles. Le bébé chat pleurait.

― Qu’est-ce que c’est encore que ça ? grogna Gros Ours, en collant son museau contre la minuscule truffe du petit chat.

Loup-à-plumes grogna, menaçant. Renard et Grand Duc se regardèrent. Ils avaient déjà compris que Loup-à-plumes ne laisserait personne lui enlever le chaton. Ours avait dû en venir à la même conclusion, car il abandonna la partie et vint s’effondrer près d’eux, partageant leur chaleur. Petit Chat poussait des miaulements aigus, affamé.

― Et en plus c’est une fille, grommela Gros Ours.

Quand il fit moins froid, ils retournèrent ensemble à la recherche de la famille de Gros Ours. Il allait vers les montagnes où il était né. Les autres avaient décidé de l’accompagner. Petit Chat trottait gaiement derrière eux. Quand elle était fatiguée, Loup la portait dans sa gueule, comme un louveteau. Ces deux-là étaient déjà inséparables. Petit Chat était la seule qui semblait comprendre les grognements et les battements d’oreilles de Loup. Elle dormait blottie dans ses pattes et pouvait le toucher sans qu’il la morde. Elle miaulait sans arrêt des :

― C’est quoi ci ? C’est quoi ça ? Pourquoi ci ? Pourquoi ça ?

Elle voulait toujours voir les choses de très près, elle mettait le nez dans les fleurs et ça la faisait éternuer. Elle tombait dans les flaques cul par dessus la tête en essayant de voir son reflet. Un papillon qui s’était posé sur son museau la fit loucher très fort. Ours, de temps en temps, si elle demandait gentiment, la prenait sur son dos quand ils marchaient. C’était parfois Renard qui la portait dans sa gueule, quand Loup gambadait en avant. Grand Duc répondait à ses questions et lui expliquait le monde. Le soir, il se perchait souvent sur la tête de Gros Ours pour hululer des chansons dans la nuit.

Tout ça les occupait si bien qu’ils ne s’y attendaient plus lorsqu’un soir, l’entrée de la tanière de Gros Ours apparut à l’horizon… »




Camille dormait à poings fermés. Ça tombait bien, il n’avait aucune idée de comment terminer cette histoire. Il resta un moment de plus couché à côté d’elle. Il s’assura, en regardant le feu, que personne ne le voyait, et l’embrassa sur le front avant de rejoindre les autres. Tobias se leva aussitôt pour aller sur la plateforme avec ses loups. Il dormait toujours avec Camille – il y avait débat pour savoir lequel servait de doudou à l’autre.

― Kanchan et moi, on prend la première garde, dit Matthew.

Charly le remercia d’un hochement de tête. Ils avaient vendu leurs chevaux depuis longtemps mais il avait obstinément gardé une selle, qui lui servait de siège et d’oreiller. Il se coucha, emmitouflé dans sa couverture. Kanchan, toujours accroupi, tisonnait les braises avec un morceau de bois. Comme s’il sentait qu’il le regardait, il se tourna vers Charly.

― Jolie histoire.

― Merci.

La conversation n’était pas terminée et ils ne détournèrent pas les yeux. Kanchan souriait –comme toujours. Même en colère, même effrayé, Kanchan souriait toujours. C’était peut-être pour ça qu’ils avaient décidé que s’il était un animal, il serait un renard.

― Comment elle se termine ?

― De quoi ?

― L’histoire. Tu n’as pas raconté la fin.

Charly haussa les épaules, appuya sa tête contre la selle et baissa sur ses yeux la visière de sa casquette.

― Je la connais pas.

― Mmh. Bonne nuit.

― B’nuit.

Incapable de dormir, Charly croisa les mains sur sa poitrine. Son cœur chantait très fort :

― On y sera demain demain demain demain demain demain demain…


#


Le feu géant qui avait ravagé la forêt n’avait pas fait que des dégâts parmi les arbres. Les animaux qui se cachaient dans leurs tanières avaient fini asphyxiés par la fumée. Gros Ours pleura beaucoup. Ses amis l’aidèrent à effondrer l’entrée de sa caverne, pour enterrer sa famille.

Ce soir-là, ils se couchèrent dans une clairière. Renard, Loup et Petit Chat entouraient Gros Ours. Ils avaient peur qu’il ait très froid, cette nuit. Perché sur la tête du plantigrade handicapé, Grand-Duc hulula doucement pour le bercer. Renard se serrait contre lui si fort qu’ils auraient pu se mélanger. Petit Chat lui chatouillait les pattes avec ses moustaches. Le cœur de Loup battait comme un tambour, près du sien.

Quand il se réveilla, il avait chaud. Ça lui rappela quand il était petit et qu’il dormait contre le ventre de Maman Ours. Il pouvait à peine respirer dans la tanière, avec tous ces tas de poils et de plumes enroulés autour de lui. Petit Chat avait réussi à s’enrouler autour de son museau dans son sommeil. Grand Duc somnolait sur sa tête. Loup et Renard s’étaient partagés ses trois pattes en guise d’oreiller.

Ours soupira et referma les yeux. Il n’avait peut-être pas retrouvé sa vieille tanière, mais il en avait bricolé une autre à ciel ouvert.


FIN

dimanche 1 juin 2014

Coup de coeur Imaginales 2014 : Dresseur de fantômes, de Camille Brissot

Alors attendez, asseyez vous, que je vous explique : j'ai fait un truc de fou. Je suis allée aux Imaginales 2014. Genre pour de vrai. Les Imaginales d'Épinal. Les... Hein ? De quoi ? C'est quoi les Imaginales ? Mettez-vous en rang, je distribue les baffes.
(Partez pas, je plaisante.)

Les Imaginales, si vous voulez, c'est un peu le festival de Cannes de l'Imaginaire -d'ailleurs ça se passe en même temps. On a même une remise de prix, le Prix Imaginale, avec plusieurs catégories et des nominés. Pendant un long week-end (du jeudi au dimanche) il y a des conférences avec plein d'auteurs professionnels qui se succèdent, une énorme tente pleine de bouquins (sortez-moi de là !!!!), des dédicaces à la pelle et un sacré lot de rencontres. Entre autre Stephan Marsan, the Big Boss, fondateur et directeur de Bragelonne -Bragelonne-la-plus-grosse-maison-d'édition-de-l'imaginaire-français, oui oui, ce Bragelonne là. Pour expliquer qui est Stephan Marsan à ma mère, je lui ai dit "c'est comme si j'étais actrice et que j'avais rencontré et pris conseil auprès de Steven Spielberg".
(En plus on est tombé sur lui de nuit, dans un bar à vin, à une lecture érotique. S'il-vous-plaît.)
Qu'est-ce que je disais ? Ah oui, les Imaginales. J'y ai aussi rencontré des tas d'auteurs très gentils dont j'aurai bien acheté tous les bouquins ne serait-ce que pour leur faire plaisir. Malheureusement le Canada c'est bientôt et le budget reste serré, donc sur la bonne vingtaine de livres que je voulais, je n'ai acheté que trois romans et une BD :

- Notre-Dame des loups, d'Adrien Tomas
- La Saveur des figues, de Silène
- Dresseur de fantômes, de Camille Brissot
- Le Pantin sans visage, une bande-dessinée sans texte, d'Aalehx

Je ne vous apprend rien, si vous avez réussi à déchiffrer mes pattes de mouche jusque là, vous savez que je vais vous parler de Dresseur de fantômes. C'est mon coup de coeur Imaginales 2014.

Dresseur de fantômes
par Camille Brissot

Résumé : Un grand Maëlstrom a redessiné la carte du monde. La disparition de l'électricité, les perturbations des courants marins et aériens ont obligé les hommes à se pencher vers de nouveaux modes de transports. Théophras et Valentine sont chercheurs de trésors dans cet univers rétro-futuriste. Jusqu'au jour où Valentine est assassinée. Ne pouvant abandonner son bien aimé Théophras, elle reste à ses côtés sous la forme d'un fantôme. L'aventurier est le seul à la voir et à l'entendre. Ensemble, ils sont à la poursuite du Collectionneur, l'assassin de Valentine. Avec l'aide de leurs amis, le capitaine Peck, et de la troupe de l'Aerocircus, ils comptent bien venger le meurtre de la jeune femme...

Chronique : J'avoue que mon résumé est un peu à côté de la plaque mais je tiens à ce que vous sachiez que cette novella (court roman en un seul tome) est une véritable pépite. Je l'ai dévoré d'un trait, en à peine vingt-quatre heures, et j'en aurai bien repris une tranche. J'admire Camille Brissot, l'auteur (au demeurant fort sympathique), qui maîtrise parfaitement son univers, ses personnages et la gestion de l'information. Elle nous plonge au coeur de l'action dès le début, et on est emporté dans son monde un brin steampunk. On traverse l'Atlantique sur un immense bateau à aubes, on affronte des sorcières vaudoues, on prend le chemin de fer pour aller rencontrer des Comanches, et enfin, clou du spectacle, on rejoint en montgolfière la piste de l'Aerocircus, gigantesque Cirque flottant, et sa troupe d'artistes.
On ne le dira jamais assez : ce qui compte, dans n'importe quelle histoire, ce sont les personnages. Ils doivent être vrais et attachants, on doit se sentir concernés par ce qui leur arrive, trembler pour eux, rire et pleurer avec eux. Et bien inutile de vous dire que je me suis terriblement attachée à Theophras et à Valentine. Deux personnages qui n'ont rien à perdre, puisqu'on leur a déjà tout pris -elle sa vie, lui son amour. J'aime tout particulièrement la façon dont Theophras change de comportement en fonction de son interlocuteur, la courtoisie narquoise envers ses ennemis et ses sous-fifres, la tendresse qu'il réserve à Valentine, le désarroi face à ses amis. Qui plus est, Théo a un passé, et ça mes enfants, c'est déjà un premier pas vers la réussite. Tout bon personnage doit avoir un passé. Tout bon couple aussi, d'ailleurs, et nos deux tourtereaux n'échappent pas à la règle. Vous verrez, vous allez adorer l'histoire de leur rencontre... Théophras est un gentleman, qu'on se le dise !
Des personnages, il y en a plein, et ils sont tous hauts en couleurs. Du sombre Collectionneur au jeune Tom, en passant par le capitaine Peck, fidèle ami, et surtout les frères Malaga, aux commandes de l'Aerocircus, qu'on se représente très bien dans leurs habits de cirque ! (J'avoue, j'ai un faible pour Alcide, le dresseur de fauves...)
Dresseur de fantômes est typiquement le genre de livres qui nous fait voyager. Théo et Valentine nous trimballent dans leur voyage aux quatre coins du globe -on part de la Rochelle, on fait un arrêt à Haïti, on continue sur New-York, de là Chicago, puis Paris, Edimbourg, et je vous laisse découvrir la surprise du dernier lieu où nous mène cette fabuleuse épopée. Personnellement ça ne m'a donné qu'une envie : plier bagage !
Ce qui m'a vraiment emballé (et dont, paradoxalement, je ne peux pas vous parler) ce sont les retournements de situation. Vous savez, ces petites surprises planquées au détour d'un chapitre, que quand vous le découvrez vous êtes tout "aaaaaaah mais oui mais c'est bien sûr !!!". C'est méga satisfaisant, on est d'accord ? Bon. Bah...

Dresseur de fantômes est une grande aventure doublée d'une émouvante histoire d'amour. À lire. Plusieurs fois. Et à adapter au cinéma.
(Vous inquiétez pas, d'ici dix ans je serai riche et célèbre, je financerai l'adaptation moi-même s'il le faut.)

Corneillement vôtre,
Jo

mercredi 14 mai 2014

Ici et maintenant, par Ann Brashares


traduit de l'américain par Vanessa Rubio-Barreau


Résumé : À la fin du XXIe siècle, l'humanité a été ravagée par les épidémies. Le réchauffement climatique fait proliférer les moustiques qui répandent les maladies à toute vitesse. La peste de sang a déjà emporté les deux jeunes frères de Prenna quand sa famille est choisie pour participer à un programme d'immigration. Ils ne partent pas dans un autre pays, cependant. Le groupe d'immigrants s'apprête à retourner dans le temps jusqu'à notre époque, aux années 2010. Ils ne cherchent pas seulement à se mettre à l'abris des épidémies, ils veulent changer le cours du temps, étudier suffisamment notre époque pour repérer précisément les événements qui ont mené à leur situation, et les empêcher.
Les règles sont strictes pour les immigrants : ne jamais révéler d'où ils viennent à personne, ne jamais interférer avec le cours de l'Histoire, et surtout ne jamais développer de relation intime et surtout pas physique avec quiconque en dehors de leur communauté. Lorsqu'elle arrive à New-York, à notre époque, Prenna a douze ans et un premier mystère se pose : où est passé son père, supposé venir avec eux ? Elle ne croit pas sa mère ni les responsables de l'opération, qui prétendent qu'il a changé d'avis à la dernière minute.
Cinq ans plus tard, son amitié avec Ethan, un adolescent de notre époque, la perturbe. Prenna a de plus en plus de mal à croire les responsables de sa communauté, dont les intentions lui semblent floues. Si Prenna veut empêcher les épidémies de notre futur et la mort de ses petits frères, elle va devoir prendre elle-même le destin de l'humanité en mains.

Chronique : Ah ! J'ai kiffé ! Ça commence bien, hein ? Bon, faut dire aussi qu'Ann Brashares, en général, j'aime bien (Quatre filles et un jean, L'Amour dure plus qu'une vie). Et bah je maintiens mon impression. Au milieu des dystopies futuristes qui se multiplient depuis Hunger Games, ça fait plaisir de voir ce sujet pris sous un autre angle, pour une fois. En effet, cette fois c'est la nature qui a flanqué l'humanité en l'air, merci les moustiques et le réchauffement climatique -bon, c'est aussi de notre faute, c'est justement sur ça qu'on va travailler ici. Est-ce qu'on peut réparer nos erreurs passées directement dans la trame du temps sans provoquer de catastrophe temporelle ? (Ne répondez pas, c'est de la rhétorique, et d'ailleurs c'est moi qui cause.)
Y a une histoire d'amour. Bien sûr que y a une foutue histoire d'amour, la règle qui interdit de développer des relations intimes avec quiconque à l'extérieur de la communauté d'immigrants est un véritable appel à la débauche ! Pardon, je m'égare, mais avouez que ça leur pendait au nez... Cela dit je n'ai pas pu m'empêcher, en lisant les 12 règles des migrants, de trouver leur situation paradoxale, voir impraticable : ces gens sont supposés se fondre dans la population locale (nous). Personnellement si j'ai un camarade de classe qui refuse de voir un médecin ou d'aller à l'hosto même s'il s'est cassé le bras ou est en train de faire un malaise cardiaque, si ce même petit camarade refuse de créer des liens avec qui que ce soit, en ce qui me concerne ça va me mettre un peu plus que la puce à l'oreille, à plus forte raison s'ils sont plusieurs dans ce cas. Et ne parlons pas de la règle impliquant de "ne jamais perturber le cours de l'Histoire ni provoquer le moindre incident". Le simple fait de venir chez nous a potentiellement perturbé l'Histoire, le fait de se mêler à nous ne peut que provoquer des effets papillons en chaîne, même si les migrants se font tout petits. Ils sont là alors qu'ils n'étaient pas supposés y être, c'est déjà une perturbation.
Mais passons sur les détails techniques sur le voyage temporel, pas forcément toujours traités aussi bien que ça l'aurait dû. J'ai apprécié le panel de personnages, très vrais et bien construits -ça se fait rare, de nos jours, et c'est un des points que j'apprécie le plus, les personnages bien fichus. De Prenna à Ethan, en passant par Ben Kenobi, un mystérieux SDF, ou encore Monsieur Robert, un des responsables du programme qui ment si bien qu'il semble ne plus s'en apercevoir, chaque personnage a sa caractérisation bien à lui. Mon préféré ? Ethan, jamais désespéré, jamais en panique face au truc énorme qui lui tombe sur le coin de la gueule, toujours optimiste, toujours rassurant. J'adore ce gosse, je veux le même ! Et puis il est facétieux, joueur, un brin dragueur avec la fille qui lui plaît, bref, où est-ce qu'on signe pour l'adopter ?
À côté on a Prenna -y a un moment vous allez tous avoir envie de lui en retourner une parce que quand même, au cas où c'était pas évident que tu marchais droit dans un piège Ethan a dû te le dire vingt-cinq fois juste avant... Bref, passons. La gamine a tout de même un passif lourd -le plus jeune de ses frères, encore bébé, est mort dans ses bras alors qu'elle avait moins de douze ans. Le traumatisme lui est resté, d'ailleurs, et c'est à lui qu'elle dédie son voyage dans le temps. Entre deux chapitres, elle lui écrit des lettres, à ce petit frère mort, mais aussi pas encore né. Elle lui décrit notre monde à travers ses yeux de fille du futur, venue d'un monde où on vivait barricadé derrière sa moustiquaire, à s'asperger d'anti-moustique et à prier dans le noir. C'est fou comme on perd de vue la valeur des petites choses, comme l'humidité de l'herbe le matin, quand on y est habitué...
Pour se construire un futur, parfois, il est nécessaire de revenir dans le passé.

vendredi 11 avril 2014

Chronique : Mon père est parti à la guerre

Non, non, ce blog n'est pas mort.

Mon père est parti à la guerre
John Boyne
traduit de l'anglais (Irlande) par
Catherine Gibert




Résumé : Le 28 juillet 1914, à Londres. Alfie Summerfield fête aujourd'hui ses cinq ans. Pourtant il n'y a pas grande monde à la petite fête organisée par ses parents, et pour cause : la première guerre mondiale vient d'éclater.
Ce jour-là Georgie, le père d'Alfie, promet qu'il ne s'engagera pas. Le lendemain il paraît dans le salon en uniforme militaire. Quatre ans plus tard, alors que le gouvernement promet (encore) la fin des combats pour bientôt, les lettres ont cessé d'arriver et Alfie ne croit pas sa mère, qui dit que son père est en mission secrète. Mais dans ce cas, où est-il ?

Ma chronique : La preuve que ce bouquin est une tuerie : je l'ai dévoré en deux jours ! Ça tombe bien, j'en avais soupé de la seconde guerre mondiale, ravie qu'on se décide enfin à me parler de la première !
Le point de vue choisi, celui d'un enfant qui vie le conflit à travers les adultes qui l'entourent, permet de garder une certaine légèreté tout en accentuant, de manière tout à fait paradoxale, la gravité de certains moments. Pour Alfie les drames sont effroyablement dramatiques, le reste n'a qu'une importance secondaire.
On évoque souvent le front et les poilus quand on parle de la der des der, John Boyne nous garde à l'arrière. Les mères qui doivent se mettre à travailler pour nourrir leurs enfants, les étrangers de l'Est, qui, bien que nés sur le sol britannique, sont embarqués et détenus comme prisonniers de guerre. Les 'objecteurs', ceux qui, jusqu'au bout, ont refusé de y aller, et ont dû subir les regards de leurs voisins.
Le plus terrible, ce sont ces passages dans un hôpital militaire, qui dépeignent les ravages de la guerre non seulement sur les corps mais dans les esprits. Les soldats rapatriés du front sont gravement traumatisés, les dégâts dans leurs têtes sont plus effroyables encore que leurs blessures physiques.
L'écriture de John Boyne -et celle de Catherine Gibert, la traductrice, est fluide et rend la lecture aisée, même pour un enfant. Les questionnements d'Alfie, qui doit souvent y répondre tout seul en faisant des hypothèses erronées, contribuent à alléger un texte au thème bien lourd.
Les personnages sont bien dessinés, le point de vue d'Alfie est superbement exploité, l'histoire se lit aussi vite et facilement qu'elle se déroule, bref, que du positif ! À lire !

Merci à Gallimard Jeunesse pour leur confiance.